Business: L'éthique des affaires est-elle durable?

Economie. Genève, 19 janvier 2014. Qu'est ce q'une affaire propre? Que reste-t-il du « Forum sur les entreprises et les droits de l’homme », une fois lue la haute pile de papiers ramassés au début du mois de décembre en une petite semaine au Palais des Nations ? L’espoir d’un grand capital enfin mis au pas, ou un écran de fumée et de mots sans effet ? Ni l’un ni l’autre : plutôt une Fête des Fous – besoin rituel de nos aïeux – où chacun se prend pour un Roi. Les mots n’y mentent pas… c’est pis, ils n’ont pas de sens ; même les trois « piliers » : « protéger, respecter, réparer ». Du moins, guère de sens sinon une évidence : nul n’est censé ignorer la loi. Ça, on le savait déjà, et ça ne vaut pas que pour les riches !

C’était le second forum du genre : le premier s’était tenu un an plus tôt, à l’issue de six ans de combats menés avec ou contre John G. Ruggie, l’homme que l’Onu était allée chercher au faîte d’une gloire de prof pour en faire son expert sur le sujet. Et qui n’en a pas fait assez, selon la « société civile », celle qui anime les réunions en petites salles pendant la pause des grands forums (www.globalcompactcritics.blogspot.ch en donne un aperçu).

Qui veut tuer son chien…

Mais avec du recul, on voit plutôt le monde des affaires comme le parfait défouloir pour le toujours populaire lancer de tomates. Et à y regarder de près, on ne sait pas bien ce qu’on lui demande en clair. Car dire que le grand capital ne trouve nulle limite dans ses plans, comme se plaisent à le dire les « ong », c’est faire fi de milliers de pages des codes de loi, qui règlent tout, y compris la couleur des néons, sinon la taille de la barbe du patron. D’ailleurs, si on lit bien les textes officiels de l’Onu, les « Principes » adoptés à ce propos par le Conseil des droits de l’homme avant les deux forums sont une boussole, et non « pas une convention (avec) de nouvelle obligation juridique » ; ils « explicitent » juste ce qui est en vigueur à ce jour. A quoi bon ? Si le gâteau a été mal digéré, qui dit que la cerise le sera mieux ? Mais soyons concrets…

La main de fer de la « soft law »

Quels droits de l’homme les « entreprises » sont sommées de mieux respecter ? Les thèmes les plus fréquents sont bien sûr les conditions de travail, le respect de l’environnement, l’égalité des races et des sexes, l’intégrité fiscale, mais aussi les appels d’offre sans corruption et la transparence en tous sens… sans oublier l’attention au public et aux peuples premiers, le droit aux terres et au pain. Les industries de la communication ont bien sûr été mises à la question pour la télésurveillance, la censure, et comme souvent, la pédophilie et le recyclage… mais aussi la pose d’antennes sur des sites sacrés : on voit déjà là que les droits de l’homme croyant ou laïc, rural ou urbain, local ou national, ouvrier ou client, délocalisé ou délocaliseur… ne sont pas les mêmes. En tout cas, leurs intérêts divergent toujours plus : il ne suffit pas de prononcer le mot magique « stakeholder » pour définir les affaires « citoyennes ». Quand on fait des lois, les intérêts sont pesés par les poids et mesures de la démocratie… qui ne sont pas parfaits. Mais ici, on tourne autour d’une éthique des affaires qui va au-delà de la loi, et où les lubies militantes sont seules sur la balance : c’est le nœud – ou du moins une partie - du problème.

Le client est-il un homme ?

On a vu au Palais des Nations, l’an dernier lors du Forum, un film montré à nouveau lors d’un récent festival : « A ciel ouvert », qui dénonce l’activité de Newmont Mining Corporation au Pérou. Mais ceux qui ont vu les choses de près disent que Newmont verse des fortunes au gouvernement provincial, qui préfère certes construire une université en marbre que vêtir les gardiens de lamas. Qu’y peut Newmont ? Le vieux mépris urbain pour les péouses était déjà au cœur de la guerre entre les Banques Populaires et le Crédit Agricole, il y a tout juste 120 ans (le Crédit Agricole coopératif est devenu une société anonyme, qui a toutefois pris le sigle de « Casa »… ça sonne peuple). Les paysans sont les grands oubliés du système onusien (et des droits de l’homme, en général), sinon en paroles, ou alors par des « ong » qui roulent plutôt pour le « commerce équitable », ce qui n’est pas du tout pareil (Max Havelaar n’est pas toujours équitable, mais est un sujet en soi). De même à avoir le profil bas dans les forums « humains »… le consommateur, adversaire du producteur (depuis les prix bengalis jusqu’aux horaires genevois) : le client est, au mieux, défendu à l’Organisation mondiale du commerce, que snobe la société civile, même – en substance – lors du fameux Symposium public. Ironie : c’est le client, bien plus que l’état, que volent les banques.

Jerry : faible souris ou sainte-nitouche ?

Ce qui se profile derrière les Principes, c’est le désir de passer toutes les patates chaudes au monde des affaires : les textes de l’Onu donnent à la « complicité » des entreprises une définition qui s’étend aux responsabilités « non juridiques ». Bref, les patrons sont priés d’aller au charbon (ou plutôt au pétrole, au coltan et au coton) en Chine, au Congo, au Myanmar, au Soudan, au Bengale… et y faire faillite au besoin (personne ne souhaite vraiment qu’ils cessent d’y investir). Mais au nom de la « diligence » et de la « vigilance », ils doivent assumer les torts des livreurs et clients, et de la police. Depuis un certain temps, on veut même les charger de la marche des pays en guerre, au nom du « leadership in complex market » (www.gpplatform.ch). Mais là aussi, deux poids, deux mesures : doit-on poursuivre (pour complicité) les boutiquiers qui paient leur écot dans les quartiers mafieux ? Quoi qu’il fasse, le bistrot du coin a notre amour, et la grosse usine, notre haine ; facile de tirer sur le gros, mais c’est aussi le remords de Noam Chomsky : ne pas avoir défendu un gros sur lequel tombait le reste de la classe, quand il était petit. Et si on rendait coupables les clients de Monsanto et les touristes à La Mecque, Lhassa, Bogota ou Cuba… que dirait la très incivile « société civile » ? Elle est déjà divisée sur le cas de la prostitution, selon qu’elle baisse ou monte son pantalon.

L’hippo vole-t-il notre eau ?

Bref, ce n’est pas une surprise, mais les secteurs le plus dans le viseur, au Forum, ont toujours été les gros lents « sédentaires » : les « industries extractives », celles de « l’agro-alimentaire », celles des « travaux publics »… parfois celles du bois. La « mode » n’est plus très visible dans le débat éthique, même si l’éthique est plus que jamais à la mode. C’est plus prudent, à lire des livres comme celui de Jean-François Gayraud, qui décrit les liens des cultures frivoles avec le monde criminel. De manière plus précise, les cas qui tournent en boucle dans un tel Forum sont ceux de Nestlé en Colombie, Shell au Nigéria, et bien sûr, Trafigura ou Glencore un peu partout (Tepco a échappé au débat). Mais c’est là le hic : On accuse Nestlé de meurtre de syndicaliste, mais à y regarder en détail, on découvre peu à peu un crime au troisième ou quatrième degré. Un syndicaliste a été assassiné comme guérillero par des paramilitaires… or cet homme avait travaillé quelques années plus tôt pour l’agent de Nestlé en Colombie. Comment un employeur peut-il échapper à l’opprobre, avec cette approche ? D’ailleurs, un film (montré malgré tout au festival de gauche Filmar) montre plutôt une Nestlé acrobate, utile aux paysans d’une région perdue (et la Croix-Rouge fait-elle toujours mieux en terrain miné ?). Dans un documentaire sur un cas du même genre visant Coca-Cola, l’avocat des syndicats disait sans autres s’attaquer là où le droit le permet… pas où est la main du crime. Quant à Shell, on ne lui fait plus reproche de complicité de meurtre contre la communauté Ogoni, mais de pollution de la région par ses tuyaux. Depuis vingt ans, Shell ne produit plus sur place, et on se demande quel intérêt elle a à laisser fuir ses tuyaux. En général, c’est le public qui perce les tuyaux de pétrole, dans les pays pauvres ; ou alors, une agence d’état met les bâtons dans les roues. Même sur les vieilles affaires célèbres – Union Carbide à Bhopal, Pfizer à Kano, Monsanto en Inde - ceux qui ont fait l’effort d’en lire plus ont appris que les torts n’étaient pas là où on croyait (et croit encore). Un auteur phare du Forum – Surya Deva – a dit aux sceptiques qu’ils avaient tort et qu’il leur dirait tout sur l’affaire Bhopal « à la fin »… mais il a filé à l’anguille de la table, de la salle, et du pot. On peut remonter le temps de deux siècles, même avant l’affaire Pullman : on sait désormais que les œuvres Dickens et Zola n’étaient pas (sauf exception) des reportages, malgré leur étiquette « réaliste ». L’imaginaire de la « société civile » n’est pas la caméra cachée de l’Histoire.

Qui n’est en un sens « collabo » ?

Ironiser sur les indignés n’est pas une question d’éthique. Certes, bien des patrons sont sans scrupules, et pas que les patrons… les cadres sont pires… et la base, pas toujours bonne… quant aux amis, ils vous ont quand ils peuvent… et les héritiers se déchirent en famille pauvre ou riche (même les Pritzker… de bon ou de mauvais aloi). Non, les mythes se démontent plutôt en analysant l’intérêt : s’il est de l’intérêt d’un comptable de partir avec la caisse et se planquer aux Caïmans, une grande firme ne va pas jouer avec des usines, des terres, des mines… qu’elle ne peut plier dans une valise à la moindre alerte. Et les sociétés cotées en bourse sont ficelées par la loi comme des saucisses.

L’économie solidaire des compères

Comment les banques ont-elles pu s’en sortir sur la pointe des pieds, au Forum ? Elles sont certes plus mobiles, plus secrètes, mais aussi plus gênantes : pas tant à cause des fonds de pension, qui roulent pour nous tous… mais surtout, les banques servent moins à recycler l’argent sale que les idiots sortis de nos unis. S’ils viennent de milieu pauvre, ils seront peu enclins à aller à la mine ou au champ : que de gros cas de la finance ont eu pour héros un fils de prolo ! Alors, on frappe les banques plutôt à revers, en leur plantant dans le dos une pub de Grameen. Or là aussi, le conte de fées Grameen – aux taux usuraires - a peu de lien avec les vérités du terrain. Surtout, il y a une affinité entre le monde de la finance et la « société civile » : désormais, les banques sont des bureaux juridiques dont la « valeur ajoutée » se limite à défendre leurs employés contre les clients (à qui elles sont hors d’état de donner fut-ce un pour cent « d’intérêt »). La société civile aussi vit sur les couches de procédures, comme le prouvent les textes de l’Onu, et les subventions à la clé. Alors, pour revenir à la question de départ, sur ce qui reste du Forum, une fois tout entré par les yeux et les oreilles ? De la « compliance » : des « principes directeurs » jusqu’à l’Ocde et un guide de la Commission Européenne ; une norme Iso 26000, des experts en « mesure de b&hr », et des labels ; un « Rapport social » ou « environnemental » par entreprise et « étude d’impact » par gros contrat… et bien sûr, du mécénat, qui nourrit les bouches mordant le donateur (hasard ? le mécénat a tenu ses congrès à Genève avant le Forum : www.evpa.eu.com, www.swissfoundations.ch et www.centre-francais-fondations.org). Les dents bien nourries, c’est ce que Robert J. Ringer appelait « la victoire par l’intimidation », que le secteur associatif – héritier qui s’ignore de Ayn Rand - maîtrise bien mieux que celui dit lucratif. Le tout au frais du client… c’est « éthique », non ?

L’art populaire n’est pas l’art militant

Oui… la justice n’est pas au bout du dollar… ni au bout du fusil… ni même en bas de l’échelle : faire des procès aux compagnies est légitime, et la justice devrait devenir plus globale, moins complexe, et moins coûteuse. Mais cela vaut aussi pour les procès contre les états, qui « indignent » tant les militants… du moins, ceux d’Attac. Ce qui est en jeu, ici, c’est l’éternel choc entre « art » et « science », et pas au sens banal où le Cern nous le montre parfois en peinture ou en ballet. La Justice a déjà du mal à concilier le point de vue de la majorité et les droits de la minorité. Mais comme toute norme – et le droit est la norme de la Justice -, elle tue souvent la créativité : lancer une entreprise… trouver des produits… combler le public… est-ce une science ou un art ? La science a cela de bon qu’elle est universelle : le boson est le même où que ce soit et quand que ce soit (ou alors, une révolution « copernicienne » impose une nouvelle loi). Mais la science, une fois établie, devient en effet très vite le cerbère de l’ordre établi. Faire ses propres affaires n’est pas toujours sale : imposer aux monde des affaires, non juste les lois, mais des normes et des tics soumis à une éthique « populaire », c’est comme prohiber l’art… sinon l’académique. Cela ne ferait sans doute pas plaisir à la muse de la « différence » Bessa Myftiu, qui pourtant, les mérite tous (voir « Florilège des sentiments » sur Espace 2).

 

Pour en savoir plus

Sites web en « .org » (en sus des grandes « ong » généralistes en « droits de l’homme ») : business-humanrights, business4peace, unglobalcompact, ungcsa, accountabilityroundtable, iccwbo et ioe-emp, cegesti, ihrb, csreurope, msi-integrity, tni et stopcorporateimpunity, grievancemechanisms, ihrb, seif, ipieca (industries extractives), escr-net, accessfacility, peacebrigades.org ; en « com » : ethicalquote, corporatecrimereporter, global-csr, et les avocats allenovery ; un « .info » : globaldialogue ; un « .eu » : ecchr ; quelques sites « nationaux » : csr.unige.ch, artofliving.ch, bit.ly, cora-netz.de, difi.no (la Norvège n’étant pas aussi blanche qu’on croit, même le gouvernement Stoltenberg), globalrightscompliance.co.uk ; enfin, des livres parmi des tas, comme ceux de Suya Deva (dont un avec David Bilchitz), ceux de l’Unrisd avec Peter Utting & al., et « Corporate responsibility » sous shopaba.org (American Bar Association).