Santé. Les dangers des nouvelles drogues

AVIS D'EXPERTS. Les nouvelles drogues addictives trouvées en circulation représentent un danger considérable, expliquent les Prs Jean-Paul Tillement et Jean-Pierre Goullé de l'Académie nationale de médecine.

Dans un rapport en date du 27 mai 2014, l'Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT) tirait la sonnette d'alarme à propos des «nouvelles drogues» dites nouvelles substances psychoactives (NSP) pour bien indiquer leur impact mental. Elles sont plus puissantes et beaucoup plus toxiques ; chacun peut très facilement s'en procurer sur Internet et se faire livrer à domicile par voie postale.

À côté des drogues classiques comme l'héroïne, la cocaïne, l'ecstasy et le cannabis toujours bien présentes, il y a là un nouvel apport de drogues addictives qui s'ajoute à celles qui existent et qui représente un danger supplémentaire considérable pour la santé dans notre société et en particulier pour les plus jeunes. Ce nouveau danger frappe de nombreux pays. Face à cette situation préoccupante, l'Union européenne (UE) a créé une structure spécifique pour suivre, analyser et maîtriser ce nouvel afflux dont les conséquences pourraient être désastreuses s'il n'était pas contenu.

Jusqu'en 2008, les nouvelles drogues disponibles chaque année sur le marché européen se comptaient sur les doigts des deux mains. Le dispositif européen d'alerte précoce ou Early Warning System (EWS) mis en place par l'OEDT en a dénombré 81 en 2013, sans compter celles qui n'ont pas été identifiées! Cette progression est fulgurante: 13 nouvelles drogues en 2008, 41 en 2010, puis 73 en 2012. L'UE a décidé de mettre en œuvre une politique de lutte contre leur diffusion dans un marché européen en pleine expansion. On observe une véritable compétition entre les nouvelles drogues offertes à la consommation. À eux seuls, les cannabinoïdes de synthèse, beaucoup plus puissants que le cannabis classique dont ils dérivent, apparus pour la première fois en décembre 2008, sont au nombre de 120 en juin 2014. Ils représentent plus de la moitié des nouvelles drogues qui apparaissent sur le marché.

Fabriqué à très bas coût

En France, 13 nouvelles substances, principalement des cannabinoïdes de synthèse, ont été identifiées en deux mois entre le 1er août et le 1er octobre 2014. Ce phénomène, loin d'être localisé à l'Europe, touche également les États-Unis et de nombreux pays dans le monde. Car elles sont accessibles facilement, ne sont pas classées réglementairement comme drogues (ce qui évite toute poursuite en cas de saisie) et échappent aux dépistages biologiques habituels dans la salive ou les urines. Elles répondent aussi à une recherche de sensations toujours plus fortes en agissant sur le système nerveux central et en provoquant des effets hallucinogènes ou euphorisants, voire les deux.

Le plus souvent, un intermédiaire de synthèse est fabriqué à très bas coût, en Chine ou en Inde, où il a une existence légale, puis il est vendu en Europe. Ces cannabinoïdes sont généralement mélangés à des végétaux séchés ou pulvérisés, puis conditionnés comme «euphorisants légaux». Au premier semestre 2013, dix-huit pays de l'UE ont fait état de plus de 1 800  saisies de cannabinoïdes de synthèse. Enfin, ces nouvelles drogues sont parfois produites en Europe à partir d'intermédiaires de synthèse, dans des laboratoires clandestins, principalement localisés dans le nord et l'est de l'Europe, puis vendues directement. Ainsi en 2011, les autorités ont déclaré avoir démantelé 350 sites de production de dérivés amphétaminiques en Europe, pour la plupart localisés en République tchèque.

Chimistes véreux

En ce qui concerne la toxicité des cannabinoïdes de synthèse, qui dominent largement le marché des NSP, celle-ci est beaucoup plus importante que celle du cannabis, avec un plus grand nombre d'effets secondaires toxiques: hypertension artérielle, vertiges, hallucinations et tachycardie, qui menacent le pronostic vital. Face à l'imagination sans limites de chimistes véreux, les nouveautés proposées à la vente sont actives à des doses de plus en plus faibles, augmentant ainsi le risque de surdosage. C'est le cas des dérivés synthétiques d'un médicament très puissant, le fentanyl. Ainsi, alors qu'il faut respectivement 200 et 750 grammes pour fabriquer 10 000 doses équivalentes de cocaïne ou d'ecstasy, 2,5  grammes suffisent pour le méthylfentanyl et 0,1 gramme pour le carfentanyl!

Sans oublier que la prise en charge des traitements liés aux drogues est d'un coût important. En France, ils sont ainsi 152 000 patients sous traitement de substitution aux opiacés (TSO). Désormais, une plus grande attention est également accordée aux coûts sociaux qui en découlent.

Le constat est implacable, le danger existe, il est clairement identifié. Il se développe à la fois qualitativement avec «l'offre» de substances de plus en plus actives et toxiques, et quantitativement par des fabrications industrielles de taille internationale. Les organisations nationales, l'Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), et internationales (OEDT, etc.) suivent attentivement la progression de ce danger, l'évaluent, en rendent compte régulièrement, mettent en garde contre les conséquences prévisibles et proposent de les combattre. Personne ne pourra dire qu'il n'était pas prévenu.