EU. En Grèce, des migrants accueillis et instrumentalisés

EUROPE. Mise en avant par le gouvernement, la solidarité réelle envers les nouveaux arrivants est aussi un signal adressé à Bruxelles, priée de relâcher sa pression financière sur le pays toujours en crise profonde

Ils n’ont pas déguerpi devant les uniformes. Mais ils savent que cette nuit, dormir une nouvelle fois sur ces trottoirs-là leur sera impossible. Depuis l’évacuation de la place Victoria par la police dimanche, Ahmed, ses parents et le petit groupe d’Afghans assis devant le Café Venneti, attendent, portable en main, de trouver un futur point de chute. Non loin, plusieurs jeunes Pakistanais rôdent toujours près des kiosques et des terrasses. Les groupes épars ont remplacé la foule compacte des migrants qui, ces jours-ci, ne cessait de grossir.

De part et d’autre de la place Victoria, des dizaines de policiers montent désormais la garde. Des patrouilles découragent les attroupements. Les gérants des bistrots et des magasins voisins ont commencé à arracher les banderoles «commerces à vendre» qu’ils avaient scotchées au cours du week-end pour protester contre l’afflux de déplacés. Personne, pourtant, ne crie victoire dans ces parages populaires du centre d’Athènes, alors que les forces de l’ordre surveillent de près la place Omonia, autre grand lieu de regroupement: «Nous savons que ces gens ne pourront plus partir, explique Maria, une retraitée dont la pension a été amputée de moitié au fil des plans d’austérité. Le devoir de l’Europe, c’est de nous aider à bien les recevoir.»

Les chiffres et les images défilent sur l’écran d’Alpha News, l’une des chaînes nationales: 15 hotspots en construction par l’armée sur les îles les plus proches des côtes turques; 16 000 migrants bloqués lundi dans la bourgade d’Idomeni, à la frontière fermée avec la Macédoine; entre 2000 et 3000 nouvelles arrivées quotidiennes par la mer… Le feuilleton dramatique du sort des quelque 40 000 à 50 000 migrants bloqués en Grèce est l’unique sujet du jour. Ce que filment les caméras? Les milliers de tentes dans la boue d’Idomeni. Le port du Pirée submergé par les nouveaux arrivants. Mais aussi les dépôts spontanés d’eau, de vivre et de vêtements, coordonnés par les organisations humanitaires. Aucune manifestation de protestation. Pas d’explosion de colère ou d’insultes.

Yannis Mouzalas, le ministre grec chargé des migrants, était encore dimanche place Syntagma, en contrebas du parlement, où des palettes de bouteilles et de conserves sont stockées. Le mot d’ordre, dans cette Grèce économiquement exsangue où le parti néonazi Aube dorée dispose de 18 députés, semble être la solidarité. Avec l’espoir que l’Union européenne saura, demain, la récompenser.

Irin, une professeur de gymnastique de Lamia, dans la banlieue d’Athènes, résume la pensée de ceux qui, comme elle, soutiennent Syriza, le parti du premier ministre Alexis Tsipras, réélu en septembre 2015. «Personne ne pourra dire que nous avons rejeté ces gens, explique-t-elle, les bras chargés de ballots de pain. Nous sommes l’honneur de l’Europe qui, elle, les abandonne.»

Vrai? Un ancien conseiller de l’ex-premier ministre conservateur Antonis Samaras, nuance. «La solidarité réelle du peuple grec est instrumentalisée par les autorités. N’oubliez pas que dans les premiers mois après son arrivée au pouvoir en janvier 2015, ce gouvernement, alors en guerre ouverte avec ses créanciers européens et notamment avec Angela Merkel et au nom de son idéologie gauchiste, a laissé les migrants rentrer en masse, créant un appel d’air qui a fracassé l’espace Schengen et permis l’entrée de terroristes. L’actuelle fermeture des frontières résulte aussi de cette absence totale de gestion initiale par la Grèce.» Les chiffres de l’ONU le confirment: de mille arrivées mensuelles en février 2015 à plus de 200 000 en octobre, pour retomber ensuite à quelques dizaines de milliers.

Georges Drakopoulos, ancien haut responsable du tourisme grec, conseille aujourd’hui la région des îles du nord de la mer Egée, comme Chios, Lesbos et Samos, dont les rivages jouxtent la Turquie. Les arrivées de bateaux pneumatiques remplis de réfugiés y restent quotidiennes. Mais il confirme: «Dans ces îles, leshotspots ont été ouverts par les militaires dans leurs anciennes casernes. Ils fonctionnent. Les migrants y sont enfin enregistrés, documentés, inscrits dans le système Schengen. L’impact sur le tourisme est très limité. Les choses rentrent dans l’ordre.»

Que s’est-il passé? «Dans de nombreux cas, les autorités régionales ont pris les choses en main, poursuit Georges Drakopoulos. Les populations insulaires, dont la survie dépend du tourisme, savent que le rejet brutal des migrants ne leur apportera que des problèmes en termes d’image. Le fait que les résidents étrangers des îles se soient mobilisés pour aider ces migrants échoués sur les plages a aussi beaucoup joué. Les Grecs ont compris qu’ils devaient faire face dignement.»

Une solidarité instrumentalisée? Voire. «Il faut reconnaître que pour le moment, même les critiques de Syriza collectent de la nourriture et des vêtements, nuance l’analyste Plamen Tonchev. J’y vois un élan de compassion presque culturel. Les Grecs aiment être du côté des victimes. Ils veulent en plus montrer aux Européens si méprisants à leur égard lors de la crise qu’ils méritaient mieux.»

Ce qui n’empêche pas Alexis Tsipras – ironiquement soutenu aujourd’hui par la chancelière Angela Merkel, dont il n’avait de cesse de dénoncer l’arrogance néolibérale – de faire ses calculs. 700 millions d’euros, au bas mot, étaient évoqués pour les organisations humanitaires grecques avant le sommet de Bruxelles. Et quid de la renégociation de la dette hellénique, dont l’Eurogroupe discutera en avril? «Je vois mal l’actuel gouvernement accepter d’ouvrir des camps de réfugiés sans obtenir parallèlement des assurances sur des sujets cruciaux, comme l’avenir des retraites grecques, poursuit Plamen Tonchev. Il y aura un donnant-donnant autour des migrants.»