Middle East. Les États-Unis sont repartis en guerre en Irak

RETOUR. Ils y mènent actuellement un conflit de petite envergure pour eux, mais qui soulève de grandes questions pour l'avenir. Il y a cinq ans, le président Obama retirait les dernières troupes américaines postées en Irak. Aujourd'hui, elles y retournent, portées par le ressac de la guerre.

Un mouvement auquel Obama aura tenté de résister de toutes ses forces en limitant l'action des États-Unis à des frappes aériennes contre l’État islamique. Ensuite, il y a eu des formateurs, puis des membres des forces spéciales, envoyés au départ comme «conseillers», mais qui n'ont eu de cesse de se rapprocher de la ligne de front.

Le 19 avril, Ashton Carter, le secrétaire américain à la Défense, annonçait que, pour libérer Mossoul, les États-Unis enverraient 217 soldats supplémentaires en Irak (ce qui nous donne un total de 4.087 militaires américains déployés dans le pays, sans compter les quelques centaines de membres des forces spéciales). Ces renforts monteront au front avec les soldats irakiens (jusqu'à présent, les soldats américains avaient tendance à ne pas quitter les bases); recevront un soutien aérien non seulement par drones et avions de chasse, mais aussi par hélicoptères Apache –au sol, ils seront épaulés par des batteries HIMARS (High Mobility Artillery Rocket Systems), capables de tirer plusieurs salves de roquettes ou de missiles à longue distance et avec une très grande précision. (Une source militaire présente sur le théâtre des opérations confirme que c'est par ce genre de munitions hyper sophistiquées que les cibles de l’État islamique se font pilonner depuis maintenant plusieurs semaines).

Pour résumer, voilà que les États-Unis repartent en guerre en Irak pour contrer l’État islamique. Cette guerre n'a rien à voir avec l'invasion de 2003 décidée par George W. Bush. Elle n'impliquera que 5.000 soldats américains –pas 150.000– et ce seront les forces locales –soldats irakiens, peshmergas kurdes, miliciens– qui en auront la charge. Reste que les États-Unis participeront directement aux combats, et auront sans doute leur part de morts. Et si Carter et d'autres hauts-responsables insistent pour dire que la mission ne change pas, quoiqu'on puisse mettre derrière les termes «mission» et «changer», c'est pourtant manifestement le cas.

«Dérive de la mission»

 

De fait, ce que nous montrent les forces américaines en Irak, c'est un bel et imminent exemple de «dérive de la mission».

Depuis deux ans, Obama aura résisté à de nombreuses reprises aux pressions d'un tel enlisement, en affirmant que, oui, des soldats américains allaient bouter l’État islamique hors de Mossoul à échéance plus ou moins brève, d’accord, mais après? A moins que les troupes irakiennes réussissent à dompter Daech et à rétablir l'ordre dans leur pays, nous y serions embourbés pour encore un bon paquet d'années, voire de décennies.

La bonne nouvelle, c'est que depuis plusieurs mois, un détachement de forces spéciales américaines et de carabinieri italiens œuvre justement à former des unités de la police militaire irakienne. Un travail débuté, grosso modo, après la reprise de Tikrit et de Ramadi par les troupes irakiennes et les milices. Une initiative qui sera sous peu réitérée à Mossoul, ville quatre à cinq fois plus grosse.

Dès lors, au moins en théorie, la chose correspond à l'une des conditions posées par Obama pour autoriser une plus grande implication des troupes américaines dans une action militaire offensive.

Envoyer des troupes américaines participer au conflit Est absurde sans solution politique réellement envisageable

Mais Obama avait posé une autre condition: envoyer des troupes américaines participer au conflit était absurde sans solution politique réellement envisageable. Plus précisément, tant que le gouvernement irakien d'obédience chiite ne partage pas le pouvoir avec les sunnites, faire rendre gorge à l’État islamique (ou à n’importe quelle autre organisation djihadiste) tient de la gageure. Certes, la corruption et les politiques oppressives du gouvernement de Bagdad n'ont pas causé l'essor de Daech, mais elles ont contribué à l'alimenter et à légitimer les griefs exploités par les djihadistes. Ce qui aura encouragé même des sunnites modérés à tolérer –ou, du moins, à ne pas contester– le moindre des deux maux.  

Le premier ministre Haïder al-Abadi penche davantage vers l'inclusion que son prédécesseur, Nouri al-Maliki. Des tendances que les commandants américains en Irak ont tôt fait de renforcer. Par exemple, en payant les peshmergas kurdes et les miliciens sunnites anti-Daech sur les deniers du Trésor irakien –ce qui permet d'édifier un sens de la loyauté réciproque vis-à-vis du gouvernement–, contrairement à ce qui s'était passé en 2007 lors des cooptations tribales avec des rémunérations effectuées en liquide (obligatoirement, vu que Maliki refusait que l'argent passe par son gouvernement).

Autre signe d'espoir: le commandant américain en charge de cette coordination est le lieutenant général Sean MacFarland, celui qui, en 2006, avait organisé en tant que colonel le Réveil d'Al-Anbar, la première (et pendant longtemps cruciale) campagne qui avait vu des milices sunnites coopérer avec les troupes américaines dans la lutte contre al-Qaida. Pour mixer politiques tribales et entités militaires à l'ouest de l'Irak, MacFarland n'a pas son pareil.

Pour autant, le favoritisme religieux domine toujours la politique irakienne. La corruption est endémique. Et les sunnites attendent toujours qu'on leur donne une bonne raison de tourner le dos à Daech et de se ranger, en nombre, du côté du gouvernement.

Les États-Unis et leurs alliés peuvent tout à fait libérer Mossoul de l’État islamique, ce qui serait une bonne chose à bien des égards. Mais pour citer un rapport du Soufan Group,rendu public le 19 avril: «Même la victoire la plus écrasante à Mossoul sera de courte durée si les problèmes qui ont engendré l'actuelle vague de violence et de chaos ne sont pas résolus […]. Sans réforme sociale et politique réelle, la bataille contre [l’État islamique] à Mossoul se répétera ailleurs dans quelques années.» Et le rapport d'ajouter:«Malheureusement, une réforme d'une telle ampleur dans un pays aussi traumatisé et divisé est une perspective aussi improbable qu'essentielle.»

Marteaux et clous

Voilà ce que voulaient dire Obama et bon nombre de ses ministres et généraux quand ils affirmaient (et répétaient) que les États-Unis n'allaient sortir de cette crise par la force des baïonnettes. Et c'est pourtant ce qu'ils s'apprêtent à faire aujourd'hui car, à l'instar du charpentier qui cherche à résoudre tous ses problèmes avec un marteau et des clous, c'est encore ce qu'ils font de mieux. 

Le but n'est pas de déprécier les marteaux et les clous: parfois, c'est précisément d'eux dont on a besoin pour terminer le boulot. Ce qu'Obama a compris depuis longtemps, mais il a une tendance –souvent historiquement justifiée– à laisser les autres se dépatouiller avec les travaux de couverture les plus dangereux quand les intérêts vitaux de l'Amérique ne sont pas en jeu. Ainsi, lorsqu'il avait mentionné la nécessaire destruction de l’État islamique, il avait tenté d'assembler une coalition de pays musulmans et de milices pour s'occuper des combats sur le terrain, en proposant de les soutenir avec l'expertise militaire américaine –les drones, le renseignement, la logistique. Mais en réalité, de coalition, il n'y a point trop eu, vu que ses membres les plus logiques –en gros, tous les pays et milices de la région– se craignent et se détestent autant les uns les autres que chacun et chacune peut détester et craindre l’État islamique. (Un fait que l'organisation djihadiste aura d'ailleurs savamment exploité).

Mais Obama n'a pas cessé d'affirmer, ni de répéter, que l’État islamique devait être détruit. Il est donc passé aux frappes aériennes, alors qu'il savait très bien qu'elles ne suffisent pas pour gagner une guerre. Il a cherché des partenaires là où il pouvait en trouver, notamment du côté des Kurdes, alors qu'il savait très bien qu'ils allaient se contenter de combattre Daech pour défendre leur territoire, pas pourchasser les djihadistes aux quatre coins du pays. Progressivement, inexorablement, il s'est avancé vers une implication toujours plus conséquente des États-Unis, vers des enjeux toujours plus grands, vers des risques toujours plus graves.  

 

Progressivement, inexorablement, Obama s'est avancé vers une implication toujours plus conséquente des États-Unis.

 

Le secrétaire d'Etat Carter, favorable depuis longtemps à une posture bien plus agressive vis-à-vis de Daech, aura bien insisté sur le fait que ces nouvelles étapes –le renfort de troupes, l'intégration dans les bataillons irakiens, le déploiement des hélicoptères Apache, les HIMARS– ne constituaient pas une nouvelle stratégie. Ce que confirment la Maison Blanche et le Département d’État: tout ce que nous allons faire, c'est poursuivre une stratégie que nous poursuivons depuis le départ. 

Ce qui serait vrai seulement si «la défaite et la destruction de Daech» définissaient la stratégie américaine. Dans ce cas, n'importe quelle action, dans un éventail allant de la continuation des décisions prises par Obama ces deux dernières années au largage de la bombe atomique, pourrait être justifiée comme faisant partie intégrante de la même stratégie. Sauf que le terme «stratégie» n'a pas d'acception aussi large et qu'une stratégie militaire doit non seulement déterminer l'objectif d'une opération, mais aussi les moyens d'y parvenir –les coûts que l'on est prêt à payer ou non, les risques que l'on est prêt ou non à prendre.

Dans ce sens, le seul qui en ait un, la stratégie américaine en Irak est bien sur le point de changer –et c'est la conséquence des décisions prises par Obama.

Qu'Obama l'entende ou non de cette oreille, c'est un autre problème. A mon avis, il en est parfaitement conscient: voilà un président qui semble quelque peu allergique à l'escalade, surtout si elle risque d'être incontrôlable. Mais je le suspecte aussi de se croire capable de garder une main sur les événements. Comme je l'ai écrit ailleurs, Obama a un esprit juridique des plus vifs, ce qui lui est tout à fait profitable, ainsi qu'aux États-Unis, lorsqu'il met en lumière des arguments spécieux favorables aux politiques hasardeuses. Mais cela lui permet aussi de rationaliser ses positions ambiguës: par exemple, que mener des opérations conjointes ne relève que d'une mission de «conseil et d'assistance» ou que les forces spéciales ne constituent pas une «intervention au sol».

Mon hypothèse, c'est qu'Obama ne va pas dépasser la portée et l'ampleur des déclarations de Carter. Mais il quitte la Maison Blanche dans neuf mois et son successeur ne sera peut-être pas aussi bégueule. Qui plus est, il aura tout fait pour que son successeur intensifie le combat tout en pensant –ou, du moins, en prétendant– qu'il ou elle ne fait que poursuivre la stratégie d'Obama dans un autre contexte. De fait, si la campagne de libération de Mossoul débute, et si les forces locales –les soldats irakiens, les pershmergas kurdes et toutes les milices religieuses susceptibles d'y prendre part– sont repoussées, si elles s'avancent vers la défaite malgré l'artillerie et le soutien aérien américains, est-ce qu'Obama les laissera perdre? Ou est-ce qu'il donnera le feu vert au plan de ses généraux (qu'ils recommanderont forcément si un tel scénario se réalise) de laisser les soldats américains endosser un rôle encore plus direct, de laisser tomber le masque de «conseillers» et d'arborer l'étiquette de «troupes de combat», ce à quoi ils commencent fortement à ressembler de toutes façons?

Fred Kaplan