Whistleblowers. Soutenir Edward Snowden, maintenant

EXIL. Une pétition réclame la grâce du lanceur d'alerte, un biopic signé Oliver Stone sort bientôt en salles : alors que les deux candidats à la Maison Blanche sont loin de montrer des signes de clémence, il est temps de faire bouger les lignes.

Sans les révélations d’Edward Snowden, aurait-on assisté au débat planétaire engagé depuis trois ans sur la surveillance de masse ? Les Etats-Unis auraient-ils, pour la première fois depuis des décennies, mis un frein – certes très limité – aux capacités de collecte de la NSA ? Les entreprises du numérique insisteraient-elles autant, aujourd’hui, sur la protection de leurs utilisateurs ? Aurait-on vu la Cour de justice de l’Union européenneinvalider un accord transatlantique sur les transferts de données ? On peut parier que non.

Or depuis plus de trois ans, celui par qui le scandale est arrivé est contraint de vivre exilé en Russie. Dans son pays, il a été inculpé pour espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux. Il y risque des dizaines d’années de prison. Il n’a pourtant jamais cessé de dire et redire son attachement aux valeurs de la Constitution américaine, ces valeurs au nom desquelles il a, en juin 2013, transmis des documents confidentiels à un trio de journalistes.

Cette situation, Barack Obama pourrait y mettre un terme en lui accordant, avant la fin de son mandat, la grâce présidentielle. C’est précisément ce que lui demande une pétition lancée mercredi par trois associations de défense des droits humains et des libertés – l’American Civil Liberties Union, Amnesty International et Human Rights Watch – et signée par de nombreuses personnalités, du cofondateur d’Apple Steve Wozniak à l’actrice Susan Sarandon. Demain, Snowden, le nouveau biopic d’Oliver Stone, va lui aussi plaider aux Etats-Unis la cause du lanceur d’alerte par écrans interposés.

 

La Maison Blanche semble, pour l’heure, bien peu encline à infléchir sa position. Mercredi soir, le porte-parole de l’exécutif américain déclarait que «M. Snowden n’est pas un lanceur d’alerte», qu’il aurait dû faire part de ses inquiétudes via des canaux internes, et qu’il «devrait rentrer aux Etats-Unis pour répondre des très graves poursuites dont il fait l’objet».

«Pas un lanceur d’alerte» ? Même Eric Holder, l’ancien procureur général des Etats-Unis (l’équivalent du ministre de la Justice), le reconnaissait en mai : oui, Snowden «a réellement rendu service au public» en provoquant un large débat sur la surveillance. Utiliser les canaux internes ? Il a tenté de le faire. Quant à «rentrer aux Etats-Unis», il s’y est toujours dit prêt. A la condition que lui soit garanti un procès équitable. Ce qui ne sera pas le cas sous l’Espionage Act, cette loi centenaire qui a notamment valu une peine de 35 ans de prison à Chelsea Manning, la source des grandes révélations de WikiLeaks en 2010. Une loi utilisée par l’administration Obama contre des lanceurs d’alerte plus que par toutes les administrations précédentes réunies…

Un film et une pétition suffiront-ils à faire bouger les lignes ? On peut bien sûr en douter. La bataille sera rude, reconnaissent les soutiens de l’ex-consultant. Mais c’est sans doute le meilleur moment pour l’engager, tant les deux principaux prétendants à la succession d’Obama semblent tout sauf disposés à faire preuve de la moindre clémence… A tout le moins, l’occasion est belle de rappeler que dans les opinions publiques, très nombreux sont ceux qui prennent les révélations d’Edward Snowden pour ce qu’elles sont – un acte de courage et de droiture. Lui-même ne demande rien : «Il ne m’appartient pas de répondre à la question de savoir si je devrais, en tant que lanceur d’alerte, être gracié», disait-il mercredi. Demandons-le pour lui. Contre le faux choix qui lui est jusqu’ici imposé par les autorités américaines – la prison ou l’exil. Et aussi contre la lâcheté des gouvernements européens, qui n’ont jamais fait le geste qui pourtant s’imposerait, lui accorder l’asile.

Amaelle Guiton