Nima Elbagir, la star soudanaise de CNN

MIGRANTS. Habituée des zones de guerre, Nima Elbagir a suscité un émoi international en filmant une vente aux enchères de migrants en Libye.

C’est une scène d’un autre temps. Un marché aux esclaves comme aux plus sombres heures de la traite des Noirs. Diffusées par CNN il y a tout juste un an, ces images montrant une vente aux enchères de migrants subsahariens près de Tripoli, la capitale libyenne, ont choqué le monde entier. Le reportage était signé Nima Elbagir, journaliste d’origine soudanaise installée à Londres, primée à plusieurs reprises.

« Je ne sais toujours pas ce que j’ai ressenti lorsque j’ai vu de mes propres yeux le marché aux esclaves », raconte la reporter, rencontrée au Musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, fin novembre, lors d’une journée de débats sur les femmes africaines, organisée par Le Monde Afrique. « On savait que ça existait, mais personne n’avait réussi encore à rapporter des preuves solides. » Ce jour-là, face aux passeurs, Nima Elbagir garde son sang-froid. « Sur le moment, j’ai pensé comme une journaliste. Je ne voulais pas que mes émotions prennent le dessus. Je n’étais pas celle qui était vendue. Moi, je prenais l’avion le soir même pour rentrer chez moi. »

À la suite de ses révélations, les Nations unies ont sanctionné six chefs de réseaux de trafiquants de migrants en Libye, une première pour l’ONU. Une preuve tangible pour la journaliste que son métier « peut changer les choses », même si le calvaire des réfugiés transitant par la Libye pour gagner l’Europe se poursuit sous d’autres formes : le 21 novembre, un bateau transportant des migrants était assailli et débarqué de force par les autorités libyennes dans le port de Misrata, à l’ouest du pays.
Londonienne, soudanaise, africaine, arabe.

Née au Soudan puis exilée au Royaume-Uni, Nima Elbagir, 40 ans, a beaucoup appris de son père, journaliste, emprisonné à plusieurs reprises au Soudan, et de sa mère, une femme à poigne, la première à exercer le métier d’éditrice dans ce pays africain. Lorsqu’elle décide de devenir journaliste, à la sortie de la prestigieuse London School of Economics, elle sait qu’elle a une carte de poids : sa maîtrise de l’arabe et sa connaissance de l’Afrique et du Moyen-Orient.

« Je suis différente et j’en joue, assume la journaliste vedette au look soigné, sophistiqué, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Je suis londonienne, soudanaise, africaine, arabe. » Un métissage complexe qui lui a permis d’aller plus loin que certains de sescollègues envoyés sur le terrain.

« Être une femme est un atout, car j’inspire confiance. Les gens m’invitent dans leur foyer. »
Les médias américains la comparent aujourd’hui aux plus grandes stars du reportage de guerre. Mais, avant cette notoriété soudaine, Nima Elbagir a arpenté d’autres terrains minés : en 2002, elle est l’une des premières journalistes à documenter le génocide silencieux qui se déroulait au Darfour. En 2014, en pleine épidémie Ebola, elle se rend au Liberia dans les zones en quarantaine ; puis au Nigeria, après le rapt de 270 écolières à Chibok par la secte Boko Haram.

Sac en bandoulière, gilet pare-balles, cheveux tirés en chignon, Nima Elbagir, entourée d’une armada de militaires nigérians, déambule dans la forêt de Sambisa, où sont barricadés les terroristes. Une séquence à l’image du style Elbagir : se mettre en scène dans des zones ultradangereuses, faire une interview en situation, en imposer. « Être une femme est un atout, car j’inspire confiance. Les gens m’invitent dans leur foyer », explique-t-elle.

Un pur produit CNN
Nima Elbagir parle de ses expériences en zone de conflits avec le sourire, sans gravité. Elle parsème ses récits de digressions cocasses sur son père, « qui cause toujours des problèmes au Soudan ». L’itinéraire chaotique de sa famille entre le pays du dictateur Omar Al-Bachir et Londres semble l’avoir immunisée contre la peur. Même si elle concède, en riant, un coût psychologique qui la « rend humaine ».