«Our Boys», la série télé qui s’immisce dans l’élection israélienne

SHALOM Benjamin Netanyahou a appelé au boycott d’une fiction télévisée qui secoue la société en Israël. Mais derrière cet appel se cache une attaque contre les journalistes qui dissèquent les ennuis du premier ministre.

Parmi tous les postes gouvernementaux que Benjamin Netanyahou a occupés durant sa longue carrière, il se dit que celui qu’il a toujours préféré et qu’il continue de chérir est le portefeuille de ministre de la communication. Début 2017, alors qu’il était premier ministre, il avait fallu la menace d’une plainte devant la Haute Cour de justice relative aux cumuls ministériels pour qu’il accepte d’abandonner cette fonction (à l’époque, il cumulait trois ministères en plus de son rôle de chef de gouvernement).

Malgré cet éloignement forcé, Netanyahou n’a jamais cessé de s’intéresser aux médias, ou plutôt d’être obsédé par eux et par l’image qu’ils renvoient de lui. Au point que deux des trois affaires pour lesquelles il risque d’être inculpé d’ici à la fin de l’année pour corruption et conflit d’intérêts concernent des tentatives de s’acheter une couverture médiatique favorable en échange de faveurs accordées à leurs propriétaires.
C’est cette monomanie qui l’a poussé, en pleine campagne électorale pour le scrutin du 17 septembre 2019, à enjoindre à ses concitoyens de boycotter la chaîne de télévision Keshet 12 (notons pour l’ironie que ce canal diffuse le concours de l’Eurovision, qui s’est tenu cette année à Tel-Aviv malgré les appels au boycott du mouvement BDS en faveur des Palestiniens).

Quel délit a donc commis la chaîne pour s’attirer les foudres d’un premier ministre qui, comme Nicolas Sarkozy en France en son temps et Donald Trump aujourd’hui, semble rêver d’un job de directeur des programmes ? Si l’on en croit le texte dont Netanyahou s’est fendu sur Facebook le 30 septembre, Keshet 12 se rend coupable d’un crime de lèse-Israël en diffusant une série télévisée, financée en partie par la chaîne américaine HBO.

Cette série en dix épisodes, intitulée Our Boys (« Nos garçons »), revient sur le rapt et l’assassinat en 2014 à Jérusalem d’un adolescent palestinien, Mohammad Abou Khdeir, par trois jeunes Juifs orthodoxes vivant en partie dans des colonies.

En se focalisant sur cet événement, qui fut l’un des précurseurs de la guerre de 2014 avec Gaza, les auteurs de la série (deux Juifs israéliens et un Arabe israélien) ont choisi de plonger au cœur de l’identité de leur pays aujourd’hui par le biais d’un fait divers qui avait remué la nation.
À l’époque, de nombreux Israéliens avaient eu du mal à accepter que trois des leurs, « leurs garçons », puissent commettre un acte aussi horrible de sang-froid. Cinq années ont passé depuis, avec procès et lourdes condamnations à la clef pour les criminels, mais la société israélienne continue d’avoir du mal à regarder cette violence en face.

Dès la diffusion des premiers épisodes à la mi-août, la presse conservatrice s’en est prise à Our Boys, estimant que cette fiction se concentrait sur un crime commis par des Israéliens contre un Palestinien, « au détriment des multiples attentats commis par les Arabes contre les Juifs », pour reprendre les termes employés par la quasi-totalité des critiques.
Rarement en reste d’une bonne polémique, le fils du premier ministre, Yair Netanyahou, le même qui diffuse sur les réseaux sociaux des caricatures antisémites, a poursuivi cette ligne sur Twitter : « Cette série raconte au monde entier à quel point les Israéliens et les Juifs sont des meurtriers cruels et assoiffés de sang, et à quel point les Palestiniens sont maltraités et opprimés. Que pouvait-on attendre d’autre de la chaîne 12 ? »

S’est ensuivie une demande, émanant d’une centaine de familles israéliennes dont des proches ont été tués par des Palestiniens, faite à HBO d’apposer un placard au début de la série afin de spécifier que « le terrorisme palestinien est statistiquement plus important que le terrorisme juif ».

HBO a refusé et ce sont ensuite des groupes israéliens d’extrême droite qui ont menacé les trois auteurs de représailles en postant leurs photos sur Internet et en enjoignant à leurs supporteurs de « se souvenir de ces visages ».

Il ne manquait finalement plus que le premier ministre pour compléter le tableau des critiques télévisuels. Il a donc plongé dans le marigot le 30 août, en évoquant une « série antisémite » et en appelant au boycott de la chaîne, tout en prenant bien soin d’encourager les spectateurs qui seraient équipés d’un des 700 boîtiers de mesure de l’audience à ne pas allumer la chaîne 12 pour lui faire perdre des parts de marché.
Mais sans surprise, Benjamin Netanyahou, qui a beau défendre farouchement l’image de son pays où que ce soit, ne se mobilise jamais autant que lorsque sa propre image est aussi en jeu. Or Keshet 12 est également le canal qui, depuis fin août, diffuse des scoops à répétition sur les éléments d’un des dossiers de corruption dans lesquels le premier ministre est impliqué. Il a donc complété sa notule sur Our Boys d’un immense placard « Chaîne 12 = Fake News », tel un bon élève de Trump.

Brandir l’accusation d’antisémitisme et dénoncer un média qui diffuse prétendument une « fiction biaisée », pour s’attaquer en réalité au travail d’information d’un de ses journalistes, est tout droit sorti du parfait manuel populiste du détournement d’attention. Car Netanyahou, qui va tenter pour la seconde fois cette année de remporter l’élection et de constituer un gouvernement, a désespérément besoin de faire oublier l’épée de Damoclès que constitue sa probable inculpation fin 2019.

Étonnamment, dans un pays peuplé en grande partie de survivants et de descendants de victimes de la Shoah, le point Godwin est de plus en plus rapidement atteint dans le débat public en Israël. Car considérer que la série Our Boys est antisémite (ou même antisioniste) est clairement un abus de langage et une insulte à l’intelligence.

Les quatre premiers épisodes qui ont été diffusés jusqu’ici (et que l’auteur de ces lignes a visionnés) montrent au contraire un profond souci d’explication de l’enchaînement des événements qui ont conduit au meurtre de Mohammad Abou Khdeir et du traumatisme qu’il a constitué pour un large pan de la société israélienne qui n’imaginait pas possible un tel crime, cruel, opportuniste et gratuit.

Dans l’enchaînement implacable des faits, Our Boys fait penser au film Do the Right Thing de Spike Lee, où à chaque tournant, chaque décision prise par un des protagonistes, c’est le mauvais chemin qui est choisi, celui qui conduit à davantage de violence et de malheur. Ce qui intéresse les auteurs est l’auscultation d’une société, la leur, qui découvre « le diable en son sein » qu’elle n’imaginait jamais voir surgir.

Cette introspection, qui a pourtant eu lieu en partie en 2014, semble aujourd’hui extrêmement difficile pour de nombreux Israéliens qui préfèrent se réfugier derrière une défense bien commode : il y a davantage de terroristes palestiniens que juifs et la série télévisée est donc biaisée puisqu’elle observe un événement exceptionnel plutôt que la normalité.

Malheureusement, cela n’est vrai que si l’on isole le terrorisme de son environnement, celui du conflit israélo-palestinien, et qu’on en réduit la définition à son acception la plus étroite. Car en élargissant la problématique, et en replaçant l’assassinat de Mohammad Abou Khdeir dans le contexte d’un affrontement entre deux communautés, le meurtre du jeune Palestinien n’est plus aussi isolé.