Invasion à la cinémathèque brésilienne

MOSTRA MILITAR Un hommage à Chabrol, un autre, à l’acteur Antônio Pitanga, figure de l’émancipation noire brésilienne et du cinema novo, la Nouvelle Vague locale :

à première vue, rien à signaler dans la programmation de la Cinémathèque brésilienne sous l’extrême droite autoritaire et militariste de Jair Bolsonaro, qui dirige le pays depuis le début de l’année… et pourtant si : la tenue prochaine, du 3 au 6 octobre, d’une très inédite «mostra de films militaires», annoncée par la bouche d’un colonel (réserviste) de l’armée de terre, Lamartine Holanda.

De quoi susciter l’émoi dans les couloirs, où l’on dénonce une «intervention jamais vue», au moins depuis la fin de la dictature militaire (1964-1985) dont le leader populiste est un nostalgique. «Nous ne savons même pas quels films seront montrés», souffle une source qui préfère rester anonyme.

Le 14 août, la vénérable institution, rattachée au gouvernement fédéral mais siégeant à São Paulo, recevait une visite peu coutumière : celle d’un député de la formation présidentielle, le Parti social libéral (PSL), lui-même capitaine de réserve de l’armée, comme Jair Bolsonaro. Sur la vidéo censée consigner cette visite «historique», le député, après avoir fait le salut militaire, donne la parole au colonel Holanda, qui annonce alors la tenue de cette mostra d’un genre nouveau, dont il est le commissaire, secondé dans sa mission, précise-t-il, par les services de communication des trois armées. Au menu, énonce Holanda sans plus de détails, «films anciens et bandes-son de l’orchestre symphonique militaire». Palpitant.
Les deux hommes entonnent ensuite le slogan de campagne de Bolsonaro – «Le Brésil par-dessous tout, Dieu par-dessus tous» –, repris en chœur par le nouvel homme fort et «conseiller spécial» de la Cinémathèque, Rodrigo Morais. L’idée d’une «mostra militaire» serait venue de ce dernier, qui n’a pas donné suite aux sollicitations de Libération. Disciple d’Olavo de Carvalho, philosophe autoproclamé et gourou de l’extrême droite brésilienne, il est également proche du député Eduardo Bolsonaro, fils du Président et fervent petit soldat de la lutte contre un supposé «marxisme culturel».

Le mot «censure» sur toutes les lèvres
Dans le Brésil d’aujourd’hui, la culture, bastion progressiste, est une cible privilégiée de l’extrême droite réactionnaire et ignorante propulsée au pouvoir par la chute de la gauche, qui a gouverné le pays entre 2003 et 2016, avec Lula, puis Dilma Rousseff. A peine élu, l’ancien militaire a supprimé le ministère de la Culture (remplacé par un secrétariat spécial au sein d’un portefeuille dit «de la Citoyenneté»)… ce qui n’est plus forcément regretté dans le milieu aujourd’hui. «Parfois, je me dis que c’est mieux qu’il n’y ait pas de ministre de la Culture dans ce gouvernement, s’exclamait le chanteur Chico Buarque dans un entretien au Monde daté du 21 juin. La culture y est déjà attaquée de toute part. S’il y avait un ministre, la situation serait encore pire…». Signe des temps, la consigne à la Cinemateca brasileira est désormais de «prendre garde à l’activisme de gauche».

«Censure», le mot est sur toutes les lèvres. Selon nos informations, la projection du film Marighella, sur une figure de la lutte armée contre la dictature, a été refusée par la nouvelle direction. Quant à la Mostra de cinéma soviétique et russe, accueillie par la Cinémathèque depuis cinq ans – y compris sous l’ex-président conservateur Michel Temer –, elle n’est toujours pas confirmée pour cette année… contrairement à celle qui entend rendre hommage à l’armée.

La production cinématographique dans le collimateur
«A en croire ce gouvernement, l’armée a été victime d’un traitement injuste de la part de la gauche, analyse Maria do Rosário Caetano, journaliste spécialisée dans le cinéma. Ils veulent donc montrer des films patriotiques, encore faudra-t-il en trouver ! Notre filmographie militaire est très restreinte : le Brésil a disputé peu de guerres, et son engagement auprès des Alliés n’a été qu’accessoire. Nous avons en revanche une panoplie de films sur la dictature. Mais aucun ne fait l’éloge du régime et n’est donc “digne” d’être montré, selon les critères actuels.»

Drôle d’époque… L’offensive sur la Cinémathèque n’a rien d’un geste isolé. La production cinématographique est dans le collimateur du gouvernement Bolsonaro, qui a suspendu en août le financement de films évoquant la diversité sexuelle. «A défaut de pouvoir intervenir dans la distribution privée, reprend Maria do Rosário Caetano, le gouvernement entend utiliser tous les leviers publics possibles pour tenter d’imposer ses thèmes de prédilection : patriotisme, religion, famille.»