Témoignages. Fukushima, la vie comme elle va

FUKUS-SHIMA. En bon japonais: l’île du bonheur. Quatre ans après le double désastre du tsunami et de l’accident nucléaire, la province japonaise tente de retrouver une existence normale, encouragée par un discours officiel qui veut tourner la page. Toutes les têtes ne se laissent pourtant pas contaminer par cet optimisme obligatoire.

Quatre ans après la double catastrophe du tsunami et de l’accident nucléaire, la ville et la préfecture du même nom veulent croire les beaux jours revenus. C’est en tout cas le discours officiel. L’heure et la tendance sont à minimiser les risques.

«Dans la plupart des cliniques de Fukushima, quand une mère amène son enfant qui saigne du nez et demande si ça peut être un effet des radiations, on lui répondra: ne soyez pas idiote!» Mais pas dans celle où travaille le docteur Sachihiko Fuse. Lui parle d’«une augmentation certaine des cancers de la thyroïde». De «crises cardiaques», de «leucémies». «Les gens qui sont morts après le tsunami sont bien plus nombreux que ceux qui sont morts pendant. Ils meurent de maladies, de stress ou de suicides, dus à des dépressions post-traumatiques».

Quant aux efforts du gouvernement pour convaincre les habitants de revenir dans les zones contaminées, ils passent par un relèvement du seuil de radiation admissible: «20 millisieverts sur une année contre 1 dans le reste du monde». Des efforts qui ne seraient pas désintéressés. «Il s’agit surtout de mettre fin aux compensations financières qu’avaient obtenues les déplacés». Selon le docteur Fuse une majorité de la population veut partager l’optimisme officiel.

Si vous voulez continuer de vivre ici vous devez vous forcer à croire que le niveau de radiations n’est plus dangereux. Sinon vous n’avez plus qu’à prendre vos enfants et partir.»

Un os pousse, ce n’est rien...

Les enfants c’est d’ailleurs le principal souci d’Akemi Shima. Cette mère de deux adolescents habite un village à 2 kilomètres de la ville de Fukushima. Elle les oblige «à porter un masque quand ils sortent de la maison et à se laver soigneusement les mains quand ils rentrent». Elle surveille la nourriture et l’eau: «Je ne fais pas manger de produits locaux à mes enfants malgré les encouragements du gouvernement à soutenir la production agricole d’ici». Akemi trouve ses enfants «affaiblis, souvent fatigués et sujets à des eczémas». Elle évoque aussi des symptômes étranges apparus après l’explosion: «Mon garçon perdait ses cheveux. Il tombait souvent malade, il était devenu très sensible à la lumière, sa peau virait au rouge, tombait comme celle d’un serpent». Quant à sa fille un petit morceau «d’os lui a poussé dans la jambe droite. Les médecins l’ont enlevé en disant que ce n’était rien».

La municipalité a suggéré aux habitants de décontaminer eux-mêmes le village. Akemi et ses voisins ont gratté la terre autour de leurs maisons, ont rempli des sacs en plastique noirs, qui sont restés une année sur place. On en trouve partout dans la région, entassés en quantités industrielles jusqu’à former de véritables pyramides.

Akemi voudrait bien s’installer ailleurs: «Mais il faudrait que mes enfants soient d’accord». Or, Kaito et Shuri ne veulent pas entendre parler d’un déménagement:

Ils savent ce qui arrive aux enfants de Fukushima placés dans une autre province: ils se font discriminer, brutaliser, harceler par les autres. Quand on vient de Fukushima on n’est le bienvenu nulle part».

Quant à madame Nakajima, 66 ans, elle a élevé seule son petit-fils, Marai: après la catastrophe, les examens de la thyroïde chez Marai, 17 ans, se sont révélés mauvais, un kyste s’est développé: «Mais le docteur m’a dit ne pas m’inquiéter et que si le kyste semble grandir c’est qu’en fait deux kystes se sont rejoints».Madame Nakajima explique ensuite que l’Hôpital universitaire de Fukushima est en train de construire un nouveau bâtiment, dédié au seul traitement des cancers de la thyroïde. «C’est donc bien qu’ils doivent être en augmentation.» Elle ne veut donner à son petits fils aucune nourriture locale ni qu’il boive de l’eau du robinet. Même si «les produits qui viennent des autres régions du Japon coûtent cher». Elle-même, par mesure d’économie, se contente des produits la région. Sans peur: «De toute façon, je ne compte pas vivre encore très longtemps».

Retour prématuré

«C’est beaucoup trop tôt pour nous faire rentrer dans notre village.» Ainsi parle Shuichi Kanno, en charge d’un hameau perché dans des collines bucoliques, à l’orée du cercle interdit de 20 km tracé autour de la centrale. Depuis décembre les habitants ont été priés de réintégrer leurs maisons.

A la sortie du village, à l’ombre des cerisiers en fleurs, surgit la sinistre image habituelle: une montagne de sacs noirs contenant de la terre contaminée. «Le gouvernement nous a demandé de les garder pendant trois ans. Le délai est passé. En réalité, il n’a aucun endroit où mettre ça.»

Shuichi est rejoint par un groupe de volontaires de Tokyo venu effectuer des mesures de radiation. On emprunte la route qui mène à Namié, dans la zone interdite en passant par la montagne de Tetsuzan. Une barrière bientôt bloque le passage. De l’autre côté, dans une flaque de boue, les compteurs indiqueront jusqu’à 90 millisieverts. Des bruits de pas dans la forêt font se retourner tout le monde: deux macaques se montrent, puis disparaissent tranquillement.

Le soir, pour la fête du printemps, les villageois se retrouvent accroupis autour d’une longue table. Régulièrement, l’un ou l’autre se lève et se fend d’un discours enflammé contre le gouvernement et pour réclamer l’abaissement de la norme de réinstallation de 20 à 1 millisievert. Un film est projeté, sous les applaudissements, qui montre certains d’entre eux en train de manifester quelques jours plus tôt devant les grands ministères à Tokyo. Slogan principal: «Entendez la voix de Fukushima!».

La vie reprend seulement de jour

Nous voici maintenant à l’intérieur du fameux cercle des 20 kilomètres. A Odaka, ville fantôme où les habitants viennent d’être autorisés à revenir, mais de jour seulement. Quelques commerces ont ainsi décidé de rouvrir leurs portes. Un coiffeur, un quincaillier, un restaurant –pour les repas de midi – et une boutique qui vend des légumes de la région et des souvenirs fabriqués par les évacués. C’est là que nous rencontrons Akie Waki, 35 ans, qui tient le magasin, accompagnée de son bébé Asashi, 10 mois, pour lequel elle a aménagé un parc au fond de la boutique. Elle reconnaît au début avoir eu peur des radiations. «Mais ici en ville, il n’y plus de zones hautement contaminées. C’est aussi propre qu’au centre de Fukushima. Dans les montagnes plus loin, je ne dis pas… »

Pourtant sur les 12 000 habitants que comptait la ville, seuls 1000 se disent prêts à revenir quand elle rouvrira, l’an prochain. Certains habitants ont déjà «fait raser leur maison. La catastrophe a détruit l’unité des familles: ceux qui reviennent sont surtout les personnes âgées».

Passe le docteur Toshiyuki Kanbe, spécialiste des maladies respiratoires, qui se rend chez le coiffeur. Lui non plus les radiations ne lui font pas peur. «Tout dépend du taux d’exposition. Même dans les montagnes, près de la centrale, vous pouvez aller avec un enfant, si ce n’est que pour quelques heures». Et puis ajoute-il, sûr de son effet, «n’importe où en France vous mesurerez dans le sol des taux de radioactivité plus élevés qu’ici».

 

TEMOIGNAGES

Yoshihiro Kohata

Des animaux dans les maisons abandonnées

La ville de Minamisoma, à 25 kilomètres de la centrale, accueille dans des logements préfabriqués des évacués provenant des zones touchées par le tsunami et les radiations. Ils sont là depuis quatre ans.

Parmi eux, Yoshihiro Kohata, un agriculteur de 83 ans qui produisait des fruits: «Des cerises, des pêches, des prunes, des framboises, des poires, des pommes, des châtaignes… » Kiriko, sa femme, l’interrompt: «J’étais célèbre pour mes confitures aux prunes.». Yoshihiro pourtant n’espère pas un retour prochain chez lui: «Je ne sais pas trop. Il y a des animaux sauvages qui se sont installés dans les maisons abandonnées».

Sans compter que personne n’a pris soin des arbres fruitiers. «Je suis tellement désolé pour eux, ce sont aussi des êtres vivants». Yoshihiro raconte qu’avant le tsunami, il vivait quasi en autarcie: «Maintenant je ne peux même plus manger mon propre riz et je dois pour la première fois de ma vie acheter des fruits et légumes au supermarché.»

Yoshiko Saitou

«Réparer les erreurs commises par ma génération»

 

A 60 ans, Yoshiko Saitou vient d’ouvrir un restaurant ­biologique. 100% des produits sont «garantis sans radiations» : «Je veux que nos enfants mangent sainement, d’ailleurs chez moi ils ne paient pas, et tant pis si ça me mène à la banqueroute». Et de rappeler qu’à Fukushima, les cantines scolaires servent du riz et des légumes locaux: «Je ne dis pas que toute la nourriture est empoisonnée, mais quand même… »

Yoshiko fait venir ses produits –légumes, poissons, viandes – du lointain Hokkaido. Elle dit se sentir «coupable»: «Fukushima est une ­région bénie par la nature, ce que j’entreprends aujourd’hui c’est pour réparer les erreurs commises par ma génération.»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet